Vestiges

Ce projet photographique prend racine dans la maison familiale des Painnecé, cultivateurs de la campagne parisienne, installée depuis 1830 dans un corps de ferme, où cinq générations ont cohabité et se sont succédé. Ce lieu de pierre chargé d’histoire et resté « dans son jus », offrait un voyage dans le temps à qui en franchissait le seuil, chaque pièce témoignant d’une époque. Les meubles, les objets, les matériaux rendaient compte à la fois d’un grand raffinement dans leurs confections et d’un dépouillement certain dans l’occupation de l’espace. En 2007, ma grand-mère paternelle est décédée, elle fut la dernière habitante de ce lieu, ses enfants ayant fait construire dans le pré voisin. La maison demeura inhabitée durant six années, excepté quelques visites pour y faire entrer de l’air frais, collecter la poussière et surveiller sa détérioration. Au printemps 2013, la maison fut vendue et, dans l’urgence de sa perte, j’ai minutieusement inventorié cette demeure dépourvue de vie lors d’une résidence de quinze jours, sans intention clairement définie, excepté celle de recueillir un maximum de traces avant que le lieu ne s’efface. Après treize années de latence, je reviens à ces archives avec un regard autre, celui d’interroger ce qui subsiste de cette maison dans ma mémoire.

Amoncellement de temps, de gestes et de sensations, cette maison se donne aujourd’hui à travers ses vestiges : surfaces usées, objets surannés, mobiliers anciens, tissus repliés et ballots ficelés. Chaque élément porte en eux des traces : les vêtements suggèrent des corps absents, les lits et les chaises conservent l’empreinte de présences passées, les rapiéçages témoignent de gestes de soins répétés. L’ensemble compose un espace habité par des fantômes, non pas au sens narratif, mais comme des persistances diffuses de vies inscrites dans la matière. Le projet se construit autour de cette tension entre présence et absence. Il assume le manque, celui des souvenirs incomplets, des récits fragmentaires, des zones restées obscures. Ces images suggèrent et portent ce vide sans jamais le combler. Elles fonctionnent comme des bribes qui évoquent, tout en laissant la tâche de recomposer, d’imaginer, de ressentir.

Dans cette perspective, la photographie est envisagée comme un moyen de recréer des conditions perceptives, de faire émerger ce que l’on pouvait éprouver dans cette maison. Elle devient territoire de sensations : qualité de la lumière, patine des surfaces, poids de l’atmosphère d’une vieille demeure inhabitée. Ces expériences physiques et affectives orientent aujourd’hui mon travail d’édition des images. Je privilégie des photographies qui conservent une part d’indétermination et des cadrages instables permettant de s’éloigner de la description précise pour se rapprocher d’une perception plus diffuse, propice aux réminiscences. Le clair-obscur joue un rôle central et devient matière première. La lumière laisse apparaître tandis que l’ombre fait disparaitre, elle devient sujet, spectre, altérant les formes et incarnant le caché. C’est dans ces zones d’ambiguïté que mes images activent l’affect, ne livrant pas entièrement leurs contenus.

Cette approche est étroitement liée à ma propre expérience de la maison. Enfant, ce lieu était à la fois familier et inquiétant. Il a structuré mon imaginaire par ses contrastes : extérieurs du corps de ferme champêtre et intérieur dense, parfois oppressant. Escaliers, couloir, cave, grange, grenier constituaient des seuils. Ces lieux liminaux, où la lumière se fait rare et les formes incertaines, étaient propices à l’invention, mais aussi à une forme d’angoisse diffuse. Aujourd’hui, ces impressions persistent dans ma mémoire, et je tente de les réactiver en m’appuyant sur les prises de vue, mais aussi sur un travail d’écriture. À partir de souvenirs, de sons enregistrés et de fragments vidéographiques, j’explore la possibilité de décrire ce qui relevait des sens : vue, toucher, odorat, sons, thermoception et proprioception. J’utilise l’écriture pour clarifier ces réminiscences et reconnaitre ce que les images transportent. La maison de mes ancêtres apparaît à présent comme une structure de l’imaginaire, celle de ma topographie intime. Elle a façonné ma manière de percevoir les espaces, en contraste avec la maison neuve, blanche et lumineuse de mes parents. Le soin apporté aux objets pour qu’ils durent contraste avec l’obsolescence d’aujourd’hui. Cette présence de temps dans la matière constitue un des fils conducteurs du projet. Elle s’inscrit dans une réflexion sur la manière dont les lieux conservent, transforment et transmettent les expériences vécues.

Le projet Vestiges vise ainsi à créer une atmosphère plutôt qu’un discours. Il sollicite une perception globale, où la vue est indissociable d’une sensation diffuse. Il s’agit de « toucher avec les yeux », de faire en sorte que l’image engage le corps autant que le regard. En multipliant les modes de présence, les points de vue, les échelles et les supports d’impression, il invite à une expérience où le sens ne se donne pas immédiatement, mais se construit dans la durée, à travers le déplacement et l’attention. Vestiges propose finalement une forme de reconstruction sensible, partielle et instable. Ce qui est donné à voir de cette maison, c’est ce qui en subsiste dans la mémoire : fragments, impressions, intensités. Entre apparition et disparition, les images ouvrent un espace où le passé continue d’agir, non comme une histoire fixée, mais comme une matière vivante, en constante reconfiguration.

 

Mai 2013, 15 jours
Auto-résidence de documentation du lieu
Photographies numériques, enregistrements sonores et vidéographiques, écrits
Val d’Oise, France

Avril 2024
Début du processus d’édition pour un atelier sur le livre photo avec Charles-Frédéric Ouellet à L’Imprimerie

Printemps 2025, 3 semaines
Résidence de création de maquettes de livres photo Assemblages 8 à VU, Québec

Été 2027, 2 mois 1/2
Rencontres de la photographie en Gaspésie


Définitions de vestige, nom masculin

  • Ce qui reste d’une chose détruite, perdue, d’un ancien édifice ; ce qui reste d’une collectivité, d’une société.

  • figuré – Ce qui reste d’une chose abstraite.

Synonymes de vestige, nom masculin

  • Décombres — débris, démolitions, éboulement, éboulis, épave , miettes, reste, ruines.

  • Trace — empreinte, foulées, marque (de pas), pas, piste, sillon, trace, traînée, voie.

  • Indice — apparence, cachet, cicatrice, empreinte, indication, lueur, marque, ombre, pas, piste, preuve, repère, reste, signe, stigmate, tache, témoignage, témoin, trait.

Antidote (sélection), février 2022

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